Les huiles et le sacré, par Pascale Imbert

                           Les huiles et le Sacré

Les plantes aromatiques dont sont issues les huiles essentielles sont utilisées depuis la nuit des temps à des fins diverses et variées. On retrouve des traces de leurs usages traditionnels dans différentes civilisations.

 

Il y a 40 000 ans les aborigènes soignaient avec des feuilles de Melaleuca alternifolia ou d’eucalyptus. En Inde, il y a plus de 7000 ans, les « eaux aromatiques » étaient utilisées en médecine pour soulager le corps et l’esprit mais aussi au cours de sacrifices religieux. Au Pakistan, on a découvert un alambic en terre cuite datant de 5000 ans av JC. En Chine, vers 4000 ans avant notre ère, certains bois étaient utilisés comme encens et les traités de phytothérapie de l’époque mentionnent l’utilisation de nombreuses plantes aromatiques. Environ 2000 ans plus tard, les Egyptiens s’en servaient pour soigner et lors de pratiques magiques, religieuses ou ésotériques. Il semblerait que ce soient les Perses, 1000 ans av JC, qui inventèrent la distillation proprement dite. Les oléo-résines comme le galbanum (Ferula gommosa) ainsi que les baies de genévrier (Juniperus communis) ou les écorces de cannelle (Cinnamomum verum)… étaient utilisées sous forme d’onguents, de vins médicinaux… lors des embaumements ou pour lutter contre les épidémies… Tandis que chez certains peuples, les arômes n’étaient employés qu’à des fins religieuses. Mais quelques soient les civilisations, les cultures païennes ou religieuses, les essences et les huiles étaient omniprésentes dans la vie quotidienne.

 On a donc, toujours, utilisé les plantes aromatiques pour leurs activités thérapeutiques mais aussi pour leurs fragrances agréables. De tous temps, les odeurs, les parfums ont eu sur l’homme un pouvoir presque magique. Même si leur usage fut parfois profane (séduction) c’est principalement lors de rites religieux qu’ils étaient utilisés. Il est intéressant de remarquer que quelle que soit la religion, on recourait aux mêmes essences à des fins divinatoires. On n’évoquera ici que la myrrhe (Commiphora myrrha), l’encens (Boswellia carterii), le nard (Nardostachys jatamansi) et le myrte (Myrtus communis). Elles étaient extrêmement précieuses donc souvent diluées dans des huiles végétales comme celles d’olive, d’amandier, de cumin noir (Nigelle)… 

En Egypte, dans les temples, la myrrhe était brulée lors du culte d’adoration de Râ, Dieu du soleil, créateur de la vie sur terre. Après un long voyage, la reine Hatchepsout fit planter, dans son pays, des arbres sacrés dont le Commiphora myrrha et le Boswellia carterii. Des centaines de scènes de fumigations montrent que les égyptiens brulaient de la résine d’encens afin d’honorer et d’amadouer les Dieux mais aussi de créer une communication avec eux. Le nard était considéré comme un parfum de luxe. Il entrait dans la composition du Kyphi, parfum sacré à brûler, avec la cannelle, la myrrhe, le santal…

Dans la religion Juive, la Thora, le Talmud et la Kabbale conseillent l’utilisation des plantes aromatiques pour avoir une vie saine. La myrrhe était mélangée au vin, utilisé alors comme sédatif pour soulager les souffrances physiques et psychiques. L’année précédant leur mariage, les femmes juives se massaient les six premiers mois avec de la myrrhe puis le reste de l’année avec des huiles à base d’encens. La myrrhe, l’encens, le nard… entraient dans la composition des 7 Huiles Royales utilisées pour consacrer les prêtres et les rois. On confectionne un « Agouda » avec, entre autres, des branches de myrte (Hadass) pour la fête biblique de Scouccot. Une caractéristique botanique du myrte a, d’ailleurs, pris une signification religieuse. Trois feuilles de la plante poussant, parfois, à un même point représentent les trois patriarches (Abraham, la bonté, Isaac, la rigueur, et Jacob, l’harmonie) qui naissent d’une même source, Dieu.

Dans le Coran, le prophète Mahomet parle de l’huile végétale de cumin noir. Le myrte est l’arbuste du paradis. La myrrhe et l’huile d’olive sont également citées.

Le bouddhisme utilise depuis longtemps les plantes et les huiles essentielles. L’encens est un élément important lors des fêtes, des réunions et des séances de méditation.

Dans la Bible, les huiles et les onguents étaient utilisés à diverses occasions de la vie religieuse. Lors de la naissance de « l’Enfant-Jésus », les Rois Mages lui offrirent de l’or symbolisant « l’Enfant-Roi », de l’encens pour « l’Enfant-Dieu » et de la myrrhe pour « l’Enfant-Rédempteur ». A sa mort, le corps du Christ fut embaumé avec une préparation à base de myrrhe. Dans le livre de l’Exode, la formule de l’huile pour l’onction est décrite : « Elohim dit à Moïse : « Trouve des parfums nobles, 500 sicles de myrrhe pure, 250 sicles de cannelle et autant de roseau aromatique, 500 sicles de casse et un setier d’huile d’olive ; tu en feras un mélange odorant comme le ferait un parfumeur, ce sera l’huile pour l’onction sainte… » ». Les cercueils des défunts sont baignés de vapeurs d’encens, on l’utilise, aussi, parfois, à la fin de la cérémonie religieuse afin d’unifier le corps et l’esprit. Dans les évangiles, les apôtres témoignent de l’onction, par Marie de Béthanie, de la tête ou des pieds de Jésus par un parfum de nard, pur et très couteux. Le myrte, arbuste du pourtour méditerranéen, est mentionné comme symbole d’Amour, de générosité divine, de paix…

 

Les essences sont utilisées au cours des rites religieux car leur flagrance, leur évanescence touchent notre inconscient et donnent à ces effluves toute leur symbolique sacrée. Ces molécules volatiles et odoriférantes agissent directement sur notre système limbique, siège de nos instincts et de nos émotions. Elles entrent en résonnance avec les couches profondes de notre « moi » et effleurent le cortège de nos souvenirs et de nos états d’âmes. Sans avoir de véritables notions scientifiques, les anciens faisaient appel à ce tropisme afin d’élever leurs âmes vers l’au-delà, vers le royaume des Cieux. 

De par son odeur balsamique douce et son goût très amer, de par sa présence au moment de la Nativité mais aussi lors des embaumements, la myrrhe a toujours représenté la dualité entre la vie et la mort, la joie et la souffrance. Résineuse, capiteuse, épicée et éthérée, elle diffuse sa quintessence dans tout le corps auquel elle apporte apaisement et réconfort ; une « bienveillance Christique » qui permet une ouverture de l’esprit et du cœur d’où naissent lucidité et compassion. Comme le Boswellia carterii, le Commiphora myrrha est de la famille des Burseraceae. Lorsqu’on incise ces deux arbres, une résine exsude dont l’essence possède des propriétés cicatrisantes, sédatives, régénérantes… qui évoque la notion de vie, de souffrance, de délivrance, de mort… puis de résurrection… 

L’encens ou Oliban est l’huile essentielle de l’Unité du corps et de l’esprit, des hommes et des divinités… Ses fumigations permettent l’élévation de l’âme. Son odeur résineuse, légèrement épicée, fraîche ouvre en nous des espaces créant un état d’intériorité tranquille et apaisé. Il augmente l’amplitude respiratoire et en diminue le rythme, c’est l’huile essentielle de la méditation, de l’acceptation… de la vie… donc de la mort…

L’huile essentielle de nard est extraite du rhizome d’une Valerianaceae poussant dans l’Himalaya. Se développant dans la chaleur de la terre mais proche des sommets enneigés, pénétrante et éthérée, dense et légère, boisée, musquée, l’odeur du nard est complexe, presque « contradictoire ». Elle rappelle celle de l’humus et symbolise la Transformation, « Jatamansi » signifiant « Esprit Incarné ». C’est l’huile du « Passage » qui éveille, quelques fois, en nous, des sensations de malaise, de rejet ; elle évoque le Cycle Eternel, le mystère de la vie et de la mort.

Comme de nombreuses Myrtaceae, l’arôme de l’huile essentielle de myrte peut surprendre par sa « note de tête » un peu raide, boisée, ligneuse puis il s’adoucit avec des notes fraîches, vertes puis florales qui induisent un grand calme intérieur, une douce chaleur. La respiration, l’activité cardiaque se relâchent, se régulent. Les anciens avaient bien perçu cette sensation d’harmonie, d’état de détente et d’équilibre qu’il génère. Ils s’en servaient pour demander la « Grâce Divine » pour les mourants.

 

Comme nous venons de le voir, les huiles essentielles sacrées avaient un rôle divin, un rôle primordial de communication entre l’homme et les Dieux. Ce besoin universel de s’élever, de s’ouvrir à une autre dimension, permet à tout homme d’oublier sa triste condition humaine, d’imaginer une autre vie faite d’Amour et d’Harmonie, de croire en la vie éternelle. L’utilisation d’huiles essentielles était souvent préconisée au moment du passage vers un autre monde, vers un au-delà, en vue d’accepter et d’être prêt pour le « dernier voyage ». De nos jours, elles sont utilisées dans des services hospitaliers de soins palliatifs pour aider certains patients à « Partir »… à se « Délivrer » des contraintes terrestres.

 

Pascale Imbert

Docteur en Pharmacie

 

« Huiles Royales, Huiles sacrées » de Jutta Lenze.

« Les huiles essentielles Corses » de Christian Escriva.

« Manuel pratique d’aromathérapie au quotidien » de Patrice de Bonneval et Franck Dubus.

Ce contenu a été publié dans Non classé, avec comme mot(s)-clé(s) , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.